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MONTPELLIER MÉTROPOLE ÉCOLOGIE

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MONTPELLIER MÉTROPOLE ÉCOLOGIE

Dernier adieu à Roland Leroy

Dernier adieu à Roland Leroy

 

Le dernier adieu au camarade Roland Leroy

 PAR 

En ces temps régressifs et menaçants, l’hommage rendu au Père-Lachaise à Roland Leroy (1926-2019), par un PCF amoindri, a revêtu un vague à l’âme inattendu. Comme si se resserraient les derniers rangs d’une gauche desserrée.

 

Nous sommes neuf jours après sa mort, survenue dimanche 24 février, à l'âge de 92 ans, dans l’Hérault où il s'était retiré après avoir dirigé L'Humanité vingt ans durant (1974-1994). Roland Leroy a droit, au cimetière du Père-Lachaise à Paris, à un hommage dans le carré du PCF, sorte de Panthéon communiste en plein air, en face du mur des Fédérés où furent fusillés les ultimes martyrs de cette Commune « montée à l'assaut du ciel », ainsi qu'aimait à dire Jacques Duclos.

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Jacques Duclos, replet homme d'appareil pas très résistant au moment crucial, fut le mentor de Roland Leroy, élégant apparatchik ayant plongé dès son plus jeune âge, au mépris du danger, dans la lutte contre l'occupant hitlérien : il distribua L’Humanité clandestine à l'âge de 15 ans, il sabota des trains de marchandises, il participa, en 1944, à 18 ans, aux combats de la libération de Rouen.

Dernier représentant de ces dirigeants du PCF ayant risqué leur vie en luttant contre la barbarie nazie, Leroy retrouve celui qui parvint, au début des années 1970, avec l'aide de Gaston Plissonnier agissant pour le compte de Moscou, à lui arracher la succession de Waldeck Rochet, secrétaire général du parti : Georges Marchais.

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Celui-ci, fort en gueule jusqu'à la vulgarité, cherchait à faire oublier une faute de jeunesse (le STOplutôt que le maquis), tandis que Roland Leroy se distinguait par le silence des grands : pas un mot sur l'héroïsme dont il avait fait preuve.

On a beau avoir une dent contre la gauche autoritaire en général et stalinienne en particulier, l'hommage à Roland Leroy émeut. Le PCF n'est plus cette machinerie puissante, capable d'imposer un véritable terrorisme intellectuel au nom d'une suprématie de la classe ouvrière qu'il proclamait incarner. Nous sommes loin des funérailles colossales de Maurice Thorez, en 1964, en ces mêmes lieux regorgeant de monde (L'Humanité avait alors avancé un million de personnes, estimation considérablement réduite – entre 50 000 et 100 000 – par Philippe Robrieux, en 1981, dans son Histoire intérieure du PCF publiée chez Fayard).

Il n'y a, ce mardi 5 mars après-midi, que quelques dizaines d'âmes en peine (et non « quelques centaines » comme ne peut s'empêcher de l'écrire L'Humanité). Mais ce sont des obsèques en liberté. Affranchis de la gangue du parti et de sa « liturgie funèbre », les adieux à Roland Leroy touchent juste. Cela commence par la Marseillaise de Django Reinhardt. La gouaille de velours de Roland Leroy semble planer, tel un feu follet, pour exhorter les camarades à cesser de tirer une tête d'enterrement – même avec, en arrière-plan, le monument aux victimes du camp de Ravensbrück. Un merle moqueur en profite ensuite pour enfoncer le clou en gazouillant : il y aura bien une forme de subversion légère et anticonformiste dans cet hommage si peu plombant.

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De même que le seul ancien ministre présent s'avère gaulliste (Antoine Rufenacht), le premier orateur à prendre place au pupitre, à côté des deux drapeaux – un tricolore et un rouge –, n'est pas communiste : c'est le journaliste Ivan Levaï, qui aura 82 ans le 18 mars (anniversaire du soulèvement communeux de 1871). C'est lui qui supprima, alors qu'il était directeur de l'information de France Inter, l'émission « Vendredi soir », où l'on entendit longtemps s'affronter, en des joutes ahurissantes, Roland Leroy et Jean d’Ormesson – devenus au fil des ondes copains comme cochons.Levaï ne cache rien des atomes crocheteux séparant Marchais de Leroy, ce dernier « plus proche des intellectuels en col blanc que des dirigeants du parti en col bleu ». Le journaliste, issu des moyens de communication « bourgeois », retrace l'attraction qu'exerçaient jadis les pages culturelles de L'Humanité, ouvertes, audacieuses, généreuses même. Roland Leroy les couvait. Il était parfois accusé, par des grognards moscoutaires, d'élitisme – à rebours de ce qu'il faudrait refourguer aux masses. Mais non, l'homme se révélait brûlé par une certaine idée du partage. « Tant pis pour les attardés du réalisme socialiste prisonniers de l'hiver de la pensée », assène Ivan Levaï, suscitant un ou deux grognements se croyant conscientisés.

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Fort de sa hardiesse et se prenant peut-être pour le président Mitterrand prononçant le nom du professeur Sakharov sous les ors du Kremlin, Ivan Levaï évoque le musèlement, dans les années 1960, « des gauchistes de l'UEC et de leur journal Clarté ». Il va jusqu'à citer des noms que fit taire Roland Leroy : « Kouchner, Weber... »Plissant les yeux à mesure qu'il assouvit sa gourmandise mémorielle, Levaï met les pieds dans le plat, à la bonne franquette : « Leroy n'a pas montré le knout mais opéré la réparation pour triompher des confusions d'utopistes, ces gilets jaunes avant la lettre. » Le froid ainsi jeté sera de courte durée : déjà le défunt est hissé au pinacle, en tant qu'« historien du présent rêvant du futur ».

Sur ces entrefaites, s'élève la voix de Jean Ferrat qui chante Aragon pleurant – « Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue » – l'assassinat de Federico García Lorca par les franquistes en 1936. Comment ne pas être étreint, en nos temps haineux, par cette promesse, « couleur d'orange », de fraternité d'après les luttes : « Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront/Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche » ?

Le merle moqueur est toujours là, qui n'empêche pas certains camarades de psalmodier, tels des chrétiens primitifs dans leurs catacombes. Ivan Levaï est peut-être allé un peu vite en besogne. Il a cité l'épigraphe shakespearienne du Monde d'hier de Stéphane Zweig : « Faisons face au monde comme il vient et change. » Les communistes peinent à quitter leurs mâles habitudes et la cérémonie s'avère genrée à souhait. Une seule femme, la sénatrice Céline Brulin, ne prend le micro que pour annoncer les hommes du parti appelés à s'exprimer : Lucien Marest (ancien bras droit du défunt dans le domaine de la direction de l'esprit), Patrick Apel-Muller (actuel directeur de la rédaction de L'Humanité), Fabien Roussel (secrétaire général du PCF).

Fabien Roussel prend la parole.Fabien Roussel prend la parole.

Se dégage, itérativement, l'essentiel : « La solidarité avec le monde toujours fragile de la création et de l'innovation face à l'obscurantisme », de la part d'un homme « épris de culture et de beauté », persuadé que « la politique a des lettres de noblesse », qu'il faut « vivre avec la réalité vivante » afin de ne pas exclure mais de « rassembler dans le respect des différences, des origines, des croyances » ; avec en tête un credo bien loin des caricatures du parti sacrifiant l'individu sur l'autel d'un collectif de fer : « Le seul courage est de parler à la première personne. » (Arthur Adamov)Roland Leroy, qui s'est aventuré à organiser un défilé de mode Yves Saint Laurent à la fête de L'Humanité, qui se lança dans une interview de Fidel Castro s'échelonnant de 19 h 30 à 5 heures du matin, qui gourmandait avec une passion cinglante avant d'effacer toute rancune d'une formule matoise (« Et si nous dînions ensemble ? »). Roland Leroy, qui portait haut l'amour d'une langue française aussi belle qu'efficace : « N'utilise pas la forme négative pour affirmer quelque chose, tu affaiblis le sens des mots. »

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On peut contester la proclamation, scandée comme un mantra par les orateurs du parti, en faveur de « subventions publiques hélas amoindries aujourd'hui » destinées à une presse papier périclitante. Toutefois, la volonté du disparu que les fleurs et couronnes soient remplacées par des dons en faveur de L’Humanité pour que ce journal, lui, ne meure pas, a quelque chose de touchant. On se prend à passer du pincement au cœur à l'envie de pleurer, simplement et radicalement, lorsque s'élève à nouveau la voix de Jean Ferrat :

Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd'hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France.

Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
Celle qui construisit de ses mains vos usines
Celle dont monsieur Thiers a dit qu'on la fusille
Ma France.

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Surprise capable de réconcilier la gauche et l'extrême gauche : voici que tonne La Jeune garde, qui fut chantée tour à tour, au XXe siècle, par les socialistes, les communistes et les trotskystes : « Nous combattons pour la bonne cause,/Pour délivrer le genre humain […] Nous sommes des hommes et non des chiens […] Nous n’voulons plus de guerre/Car nous aimons l’humanité,/Tous les hommes sont nos frères/Nous clamons la fraternité. » Est assis au premier rang, François dit « Fanfan », le fils de Roland Leroy, membre de la LCR d’Alain Krivine voilà quarante ans – ne retrouvait-il pas alors la subversion libertaire de son grand-père paternel, ce cheminot qui recommandait de « voter pour le plus rouge » ?…

Loin de son image raide et pour tout dire stalinienne, l'homme auquel hommage était rendu a révélé, par petites touches, une richesse et une complexité auxquelles on désire soudain se raccrocher, par les temps pénibles qui courent. Vient clore la cérémonie une Internationale aussi swing que la Marseillaise inaugurale. « Groupons-nous et demain », tentent non sans timidité résolue quelques participants, entre deux hoquets nostalgiques et précaires de l'harmonica.

La minute de silence finale fut poignante.

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