Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

MONTPELLIER MÉTROPOLE ÉCOLOGIE

Jean Claude BIAU Actions sociales & écologistes MONTPELLIER MÉTROPOLE MEDITERRANEE & OCCITANIE

MONTPELLIER MÉTROPOLE ÉCOLOGIE

Affaire BAUPIN

Affaire BAUPIN

Le parquet requiert la relaxe dans le procès de l’affaire Baupin

 PAR 

Historique, le procès en diffamation intenté par l’ancien député aux femmes qui ont témoigné contre lui, à propos de violences sexuelles, dans Mediapart et France Inter s’est terminé vendredi sur des paroles fortes. La procureure a demandé la relaxe des prévenu·e·s. Le jugement sera rendu le 19 avril.

 

Au terme de quatre longues journées d’audience, et au nombre de témoins entendus à la barre, on a parfois eu le sentiment d'assister à un procès de cour d'assises. Ce vendredi, au tribunal correctionnel de Paris, le procès en diffamation intenté par Denis Baupin à Mediapart, à France Inter, à des femmes qui l'ont accusé de harcèlement sexuel ou d'agression sexuelle ainsi qu'à deux témoins, s'achève dans la tension et l'émotion.

Emmanuel Pierrat plaide le premier pour l'ancien député écologiste. Froidement, il s'en prend à l'enquête « à charge » menée par les journalistes Lénaïg Bredoux (Mediapart) et Cyril Graziani (France Inter), qui relèverait plus selon lui d'un travail de policiers, de procureurs et de juges à la fois. Pendant près de trois heures, l'avocat balaie les accusations les plus graves et les témoignages les plus précis, parlant pour sa part de « rumeurs », de gestes maladroits mal interprétés, et de relations de séduction consenties.

Me Pierrat étrille durement les prévenus et les témoins. Le mot « libertinage » revient plusieurs fois dans sa bouche, celui de « drague lourde » aussi, comme si les accusatrices de Denis Baupin s'étaient monté la tête, auraient « reconstitué leurs souvenirs », et venaient ici faire de la morale, comme des chaisières au cœur sec. Au passage, les journalistes de Mediapart sont qualifiés de « croisés de l'intégrisme journalistique » (ce qui peut être pris comme un compliment).

Elen Debost, Isabelle Attard, son avocate Claire Moleon et Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, au tribunal de Paris, le 4 février 2019. © Marc ChaumeilElen Debost, Isabelle Attard, son avocate Claire Moleon et Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, au tribunal de Paris, le 4 février 2019. © Marc Chaumeil

La procureure se lève pour son réquisitoire. Elle rend hommage au courage des témoins, qui contraste avec l'absence du plaignant. Elle revient sur l'enquête préliminaire, qui « n'innocente pas » Denis Baupin, mais a été classée sans suite pour cause de prescription des faits. Elle reconnaît la bonne foi aux témoins, souligne le sérieux et la qualité de l'enquête journalistique, et demande la relaxe de tous les prévenus. « Le seul mérite de ce procès, c'est de dire l'impérieuse nécessité de la lutte contre le silence des personnes victimes de violences sexuelles », conclut-elle.

Une dizaine d'avocats se succèdent maintenant pour la défense. Ils insistent sur les trois années éprouvantes vécues par les femmes que Denis Baupin a voulu faire juger comme des délinquantes en les traînant au tribunal, alors qu'elles sont ses victimes. L'ancien député est traité à plusieurs reprises de « prédateur sexuel », qui a pu sévir en toute impunité pendant vingt-cinq ans. « Procès indigne », « procès dévoyé », « procès bâillon », « procès de l'intimidation », « procès à front renversé », mais « procès historique aussi ». Premier du genre en France, il offre à toutes les femmes la possibilité de ne plus se taire et d'être écoutées, plaident les avocats. Ils demandent pour conclure la condamnation de Denis Baupin pour procédure abusive.

 

Il est presque minuit. Chaque prévenu vient dire un dernier mot à la barre. Isabelle Attard remercie les cadres et les militants de son parti qui ont parlé, ou sont venus faire leur mea culpa. Sandrine Rousseau rend hommage à la presse et souligne l'importance de son travail, car il y a d'autres Denis Baupin. Elen Debost remercie la procureure pour ses mots et le tribunal pour son écoute. Lénaïg Bredoux dit la « responsabilité immense » qui a été la sienne dans cette enquête, pour « être à la hauteur » des témoins qui lui ont confié leurs récits. Ému, Edwy Plenel conclut en demandant à la justice de rendre une décision historique, comme dans le désormais célèbre procès pour avortement en 1972 à Bobigny, et de le faire pas seulement pour les femmes, mais également pour les hommes.

Le jugement sera rendu le 19 avril.

Autocritique et déni au procès de l’affaire Baupin

 PAR 

Cécile Duflot, Dominique Voynet, Emmanuelle Cosse ont témoigné hier devant le tribunal correctionnel... Entre accusations, déni, catharsis et révélation de secrets, le procès intenté par Denis Baupin déchire les anciens responsables des Verts et d’EELV.

À la barre du tribunal correctionnel de Paris, ce jeudi 7 février, Cécile Duflot livre un récit trop longtemps retenu. Ses années de militantisme et de vie politique l’avaient endurcie, mais l’heure est aux constats sans concession. « Dès mon arrivée chez les Verts, en 2001, dans un parti qui se revendiquait féministe et libertaire, j’ai entendu des choses qui se situaient dans une zone grise », commence l'ancienne ministre de François Hollande. Il faut entendre par là que le sort des femmes était finalement peu enviable au sein du parti écologiste, malgré l'esprit de camaraderie et les valeurs progressistes affichées bien haut.

En larmes, l'actuelle directrice d'Oxfam France raconte pour la première fois en public l'agression dont elle a été victime en 2008, seulement confiée jusqu'ici aux policiers de la BRDP pendant l'enquête sur les agissements de Denis Baupin (qui s'est soldée par un non-lieu pour cause de prescription, en mars 2017). La scène se déroule un soir de 2008, lors d’un congrès mondial des partis écologistes à São Paulo (Brésil). « C’était deux mois après la naissance de ma fille, je tirais mon lait et j’étais très fatiguée », raconte Cécile Duflot.Denis Baupin posant avec du rouge à lèvres, en mars 2016, pour une campagne contre les violences faites aux femmes.Denis Baupin posant avec du rouge à lèvres, en mars 2016, pour une campagne contre les violences faites aux femmes.

La jeune femme est dans sa chambre d'hôtel. « On frappe à ma porte. J’ouvre. Denis Baupin est là, il me regarde bizarrement. Il me dit : “Je savais que tu en avais envie autant que moi.” Il me caresse, il essaye d’entrer. Je le repousse, mais il met son pied dans la porte. Je ne sais pas comment, je lui mets un coup de pied dans le tibia et j’arrive à refermer la porte. Il essaye encore de l’ouvrir, mais il n’y a pas de poignée à l’extérieur. » Choquée, Cécile Duflot téléphone au père de sa fille et à un proche collaborateur pour raconter ce qui vient de se produire. « Je recevais encore des SMS de Denis Baupin, poursuit-elle. Le lendemain, j’ai fait comme si de rien n’était, mais sa présence m’était insupportable. »

« Je n’en ai parlé à personne, car il était candidat contre moi [au poste de secrétaire national des Verts – ndlr]. À l’époque, je n’ai même pas pensé que j’aurais pu porter plainte. C’est en 2016 que les policiers qui m’interrogeaient me l’ont dit. » Très émue, Cécile Duflot raconte son amitié avec Emmanuelle Cosse, épouse et mère de deux enfants de Denis Baupin, à qui elle n'a rien osé confier.

Ayant abandonné la vie politique, Cécile Duflot a changé. « À l’époque, je suis une femme politique, solide, trop solide, c’est une énorme erreur. » Elle a enfoui l'épisode de 2008 et fait comme si de rien n'était. « J’ai manqué de compréhension à l’égard des autres. Je le regrette », lâche-t-elle, comme si la vie politique n'était qu'un monde d'intrigants et de tueurs de sang-froid.

Longtemps tiraillée entre acceptation et révolte, Cécile Duflot reçoit un jour des confidences de Sandrine Rousseau, elle aussi victime de Denis Baupin. Elle finit par parler aux journalistes de Mediapart et de France Inter qui la sollicitent en 2016. « Je m’en veux de ne pas avoir parlé plus tôt, tout ça a duré quinze ou vingt ans, et j’aurais pu protéger d’autres femmes », regrette-t-elle.

« La génération précédente dans mon parti a été très complaisante avec la violence, sous couvert d’être libertaire, accuse Cécile Duflot. Dire non, c’était se faire démolir. Maintenant, c'est dit. Merci Weinstein. Les filles après nous pourront faire de la politique. À l’époque, les femmes très jeunes comme moi n’avaient aucune formation. »

Pierre Serne, ancien collaborateur et ami de Denis Baupin, le confirme ce jeudi au tribunal, il a été témoin du harcèlement sexuel subi par plusieurs femmes de la part de l'élu écologiste. « J’ai vu la souffrance des copines du parti, celles qui partent loin du jour au lendemain. » Selon lui, Denis Baupin, avait promis de se « soigner ». L'alors maire de Paris Bertrand Delanoë aurait d'ailleurs menacé de le « virer » de l'Hôtel de Ville, si une affaire de harcèlement de journaliste venait à sortir.

Stéphane Sitbon-Gomez, ancien responsable d'EELV, fait lui aussi son mea culpa à la barre. « On savait tous, et on savait presque tout », lâche-t-il. Malgré les rumeurs, les témoignages et les confidences de plusieurs victimes de Baupin, le parti ne fait rien.

« On s’abritait derrière deux excuses : l’absence de plaintes, et des raisons politiques. On se pensait meilleurs que les autres, c’était une histoire qu’on se racontait. Je savais que c’était grave même si je n’avais pas conscience des qualifications pénales, mais je n’ai rien fait. Je suis parti. Mon principal regret, c’est de n’avoir rien dit de ces affaires. C’est ce qui m’amène à parler aujourd’hui. Je pense qu’on a été complices. C’était de la lâcheté. »

Pour Stéphane Sitbon-Gomez, ce « système dans lequel les agressions sexuelles sont banales » n'est pas propre au mouvement écologiste : « Cela existe dans tous les partis politiques. » Question de domination masculine et d'abus de pouvoir, explique-t-il.

Après d'autres témoins, Emmanuelle Cosse se présente face au tribunal. Ancienne ministre, l'épouse de Denis Baupin affiche un air déterminé. Pour elle, il est impensable que son mari – absent des audiences – ait pu commettre les actes qui ont été décrits, et son parti ne lui aurait jamais confié des négociations délicates s'il avait représenté le moindre risque. Pendant toutes ces années, « à aucun moment n’a été évoqué un quelconque problème avec mon conjoint », assure-t-elle.

Envoyant quelques piques à Cécile Duflot et aux autres femmes qui ont témoigné contre son mari, Emmanuelle Cosse l'affirme : « Non, il n’était pas raconté partout que Denis Baupin était un harceleur et un agresseur. Il avait une réputation de séducteur, et je le savais quand j’ai décidé de faire ma vie avec lui. Il n’est pas d’un tempérament violent, c’est un homme très angoissé. Il a du mal avec les rapports de force et la violence. »

Emmanuelle Cosse insiste sur les dégâts qu'a causés cette affaire Baupin sur sa famille et son entourage. Elle évoque une « trahison » de certains écologistes, qui aurait coïncidé avec son entrée au gouvernement Valls en 2016, même si elle ne parle pas clairement de complot politique.

« Si à un seul moment je pensais qu’il est l'homme qui a été décrit ici, je n’aurais pas fait ma vie avec lui », répète-t-elle. « Je n’ai pas à me prononcer sur ce que ces femmes ont dit, mais je sais que mon mari a toujours respecté le consentement », répond-elle au président du tribunal, éludant les accusations les plus graves pour parler de jeux de séduction et de désir de plaire, rien de plus. « J’ai fait le choix d’épouser un homme honnête et droit », dit Emmanuelle Cosse.

Dominique Voynet est tout aussi catégorique. Le jeune Denis Baupin qu'elle a connu était « un dragueur maladroit, lourd, pataud », mais certainement pas un harceleur et encore moins un agresseur sexuel, assure-t-elle au tribunal. On croirait presque entendre une description de Jean-Claude Dusse, le personnage des Bronzés font du ski. « On se moquait un peu de lui au ministère, avec ses velours côtelés et ses gros pulls de laine. Je n’ai jamais entendu personne dire qu’il avait un comportement inadéquat », déclare Dominique Voynet.

Émettant des doutes sur certains témoignages de victimes, en relativisant certains autres, l'ancienne ministre assure qu'elle n'est « pas là pour défendre de façon inconditionnelle Denis Baupin, mais pour rétablir un peu le plateau de la balance ». Sans trop d'égards pour les femmes qui ont témoigné contre Denis Baupin, elle préfère évoquer des « pressions » exercées sur des responsables écologistes pour qu'ils témoignent à charge, et dénonce un lynchage médiatique.

« Si ces gestes ont été commis, ce qui me frappe, c’est qu’ils ont été livrés de façon non contradictoire à l’opinion. Pourquoi on ne m’a pas appelée ? Peut-être qu’il a commis ces gestes, mais est-ce que ça valait ce déchaînement et cette mort sociale ? », demande Dominique Voynet. Laquelle ajoute ceci : « S’il avait violé des personnes handicapées, ça n’aurait pas été pire dans les médias. »

Le procès intenté par Denis Baupin se retourne contre lui

 PAR 

Le procès en diffamation intenté par Denis Baupin aux femmes qui ont témoigné contre lui et aux journalistes de France Inter et de Mediapart, ouvert lundi, ne tourne pas à l'avantage de l'ancien député écologiste. Les premiers débats sont hallucinants.

Depuis lundi, jour de l'ouverture des débats, on ne peut s'empêcher de se demander pourquoi l'ex-député écologiste Denis Baupin a voulu ce procès en diffamation. Face aux magistrats de la XVIIe chambre correctionnelle de Paris, présidée par Thomas Rondeau, la salle d'audience est presque comble.

À gauche, un bloc compact de souffrance et de détermination : la douzaine de prévenus – six femmes se disant victimes de Denis Baupin, deux témoins, des journalistes de Mediapart et de France Inter –, leurs avocats et leurs soutiens. À droite, Denis Baupin brille par son absence. Il est représenté par l'avocat Emmanuel Pierrat et deux jeunes collaborateurs. Derrière eux, une dizaine de journalistes et le public, qui assistent à des débats hal

Denis Baupin, en 2012. © ReutersDenis Baupin, en 2012. © Reuters

Mardi après-midi et jusque tard dans la soirée, les dépositions poignantes se succèdent. Laurence Mermet, qui a longtemps milité et exercé des responsabilités de communicante dans la galaxie écologiste, explique à la barre pourquoi elle a fini par tout plaquer. « En mai 2016, j'écoute France Inter, et j'entends des femmes témoigner sur les agissements de Denis Baupin. Je deviens blême. Les choses remontent. J'entends parler des femmes que je ne connais pas, sauf une ; je suis stupéfaite, et en même temps je ne suis pas surprise. Je réfléchis, et je décide de contacter volontairement Mediapart. »

Laurence Mermet poursuit. « Jusque-là, mon histoire me semblait dérisoire. J'avais classé ça comme un geste déplacé. » Un jour, alors qu'elle travaillait à la mairie de Paris (après avoir été l'attachée de presse de Dominique Voynet au ministère de l'environnement), elle a eu la surprise de subir une caresse dans la nuque de la part de Denis Baupin. Geste « d'une grande douceur et d'une grande violence », car non consenti, explique-t-elle.

« La nuque est un lieu de mon corps extrêmement intime. Je me suis raidie, puis j'ai eu les jambes flageolantes. Denis Baupin était quelqu'un que j'admirais et que je respectais, il était mon supérieur hiérarchique. Je me suis dit : tu es pas dans la merde… Je n'étais pas à l'aise à mon poste à la mairie de Paris, et ça a participé à achever de me déstabiliser. J'ai fini par quitter ce monde-là au bout de quelques mois. C'était une énorme déception. J'ai quitté Paris et j'ai changé de vie. »

Sandrine Rousseau est maintenant à la barre. Cette universitaire a exercé d'importantes responsabilités politiques (porte-parole d'EELV et vice-présidente de conseil régional), avant de tout envoyer balader elle aussi. Lors d'une réunion de son parti, Denis Baupin l’a subitement plaquée contre un mur, lui a empoigné les seins et a essayé de l'embrasser, explique-t-elle. « Je l'ai repoussé, j'étais flageolante. J'animais une réunion ce jour-là, et rien ne m'avait préparée à ça », raconte Sandrine Rousseau. Elle a confié cette scène à plusieurs responsables de EELV, en vain. Quand un micro s'est tendu, elle a parlé à visage découvert.

« Ça a bouleversé ma vie. J'ai quitté la politique. Je l'ai vécu de façon très violente. Surtout qu'au congrès qui a suivi l'article de Mediapart et de France Inter, tous les postes régaliens du parti ont été confiés à des hommes », poursuit Sandrine Rousseau. Elle subit maintenant un feu nourri de questions hostiles de la part d'Emmanuel Pierrat. Il lui faut se justifier sur tout, expliquer pourquoi elle a poursuivi un temps des activités politiques aux côtés de son agresseur, pourquoi elle a répondu à ses SMS par des smileys, pourquoi elle n'a pas porté plainte.

« On est en 2011. À l’époque, les cadres du parti me renvoient l'idée que ça existe, et que d'en parler pourrait me nuire. Quel était l'intérêt de me mettre en danger avec une plainte ? Je n'avais aucune chance. Et je n'avais pas l'idée à l'époque que c'était une agression sexuelle. On met du temps à comprendre ce qui s'est passé, on ne met pas les bons mots dessus, même si j'ai toujours su que c'était inadmissible. »

En larmes, Sandrine Rousseau explique que cette affaire lui a fait quitter la politique et a aussi provoqué son divorce. « On ne touche pas impunément le corps des femmes sans qu'il y ait des conséquences. On est ramenée à l'état d'objet, ça laisse des traces, des cicatrices. Ce n'est pas des gestes anodins. Plusieurs femmes ont quitté la politique à cause de comportements comme celui-là. C'est un scandale. »

Au tour d’Elen Debost d'être interrogée. Entrée en politique chez les Verts notamment pour leur « obligation de féminisme », elle est aujourd'hui élue écologiste au Mans. Quand elle commence à s'impliquer dans la vie interne de son parti, elle connaît à peine Denis Baupin mais ils échangent dans le cadre des échéances à venir d'EELV.

De sympathiques, les messages deviennent vite insistants et de plus en plus gênants. Elen Debost a en effet envoyé par erreur un SMS à caractère privé à Denis Baupin. Excuses et explications n'y changent rien. Elle devient victime de harcèlement. « Il m'envoie des messages très embarrassants. Je lui répète que je ne suis pas intéressée, il est le compagnon d'Emmanuelle Cosse, mais les messages à caractère sexuel continuent. Je suis sidérée. J'ai déjà dit non dix fois, et il continue. Les hommes violents, je sais ce que c'est, les signaux d'alerte arrivent. Je parle des messages à deux personnes, qui me disent : “Il a recommencé”… À l'époque, personne ne me conseille de porter plainte. »

Une tribune de femmes dénonçant le sexisme en politique, puis une campagne médiatique contre les violences faites aux femmes décident Elen Debost à parler. « Quand j'ai vu la photo de Denis Baupin avec du rouge à lèvres, j'ai vomi. J'ai réfléchi, et j'ai fait un post [un billet – ndlr] Facebook. Les commentaires montrent que les gens savaient, dans le parti. Cyril Graziani, de France Inter, m'a contactée, et j'ai parlé. »

Avec le recul, Elen Debost est amère. « On était de petites figurines, avec le même profil psychologique un peu fragile. Notre silence a fait que des femmes ont subi ça pendant plus de quinze ans. L'enquête des deux journalistes de France Inter et Mediapart a été magistrale. Ils nous ont aidées à casser l'impunité de cet homme qui osait se présenter en défenseur des femmes. Il faut que cette omerta cesse. »

Après cette déposition, Me Pierrat lance des questions agressives à Elen Debost, lui jetant à la figure des SMS sortis de leur contexte, comme si elle avait participé à un jeu de séduction, alors qu'elle répète inlassablement qu'elle tentait de contenir les avances insistantes de Denis Baupin en jouant sur tous les registres. Malaise.

Isabelle Attard s'avance à la barre. Élue députée EELV en 2012, elle a, elle aussi, reçu des messages de Denis Baupin – dès son premier jour à l'Assemblée nationale. Messages qui se multiplient et prennent rapidement un caractère sexuel. Elle n'avait jamais été confrontée au harcèlement sexuel auparavant. « J'en parle à mon équipe, je suis mal à l'aise, c'est un collègue de travail sur lequel je veux compter, notamment sur les questions nucléaires. Du coup, je passe un temps fou à réfléchir à comment lui répondre, pour ne pas me brouiller avec quelqu'un que j'estime et continuer à avoir des relations de travail normales. J'essaye de rester polie en exprimant mon non-consentement. Je deviens de plus en plus gênée. Je mets en place des méthodes pour ne jamais me retrouver seule avec lui. »

Isabelle Attard apprend qu'elle n'est pas la seule. D'autres députées, et de jeunes collaboratrices ayant un lien de subordination, reçoivent des SMS identiques de Denis Baupin, devenu entretemps vice-président de l'Assemblée nationale. Certaines s'enferment à clé dans leur bureau. Isabelle Attard évoque cela lors d'un déjeuner avec Edwy Plenel, directeur de la publication de Mediapart. Notre collègue Lénaïg Bredoux commence son enquête, et recueille quantité de témoignages sur les agissements de Denis Baupin.

Isabelle Attard se tient bien droite face au tribunal, et lance ceci : « Je voudrais remercier Denis Baupin. Ce procès nous permet de dire ici tout ce que nous avons vécu. On a pu parler publiquement, et on va pouvoir passer à une autre étape de notre vie. J'espère aussi que ça éclairera certains hommes sur ce qu'est le consentement. » 

L'avocat du plaignant tente encore de la déstabiliser, en lisant des SMS qui ne montreraient aucun harcèlement. Isabelle Attard tient bon. Un incident d'audience éclate lorsqu’il apparaît qu’Emmanuel Pierrat fait du “live tweet” (microblogging en direct) pendant les débats, et rend publics des SMS envoyés par certaines des prévenues à Denis Baupin. Le président et la procureure sont stupéfaits, les avocats de la défense scandalisés. Il est tard, et le tribunal interroge encore Annie Lahmer, Geneviève Zdrojewski, Frédric Toutain et Jean-Claude Biau.

Lundi, les journalistes prévenus ont expliqué comment ils avaient travaillé sur l'affaire Baupin. Lénaïg Bredoux a raconté ses enquêtes sur le sexisme en politique, avant Weinstein et #MeToo, et celle sur l'élu écologiste, d'abord menée en solo puis avec Cyril Graziani, de France Inter. Celui-ci avait notamment appris que Denis Baupin n'était pas devenu ministre « à cause de ses casseroles ». Edwy Plenel a rappelé pour sa part que « la presse est là pour révéler les affaires cachées ». Éreintants, les débats doivent s'achever vendredi soir.

Affaire Baupin: le procès des plaignantes et de la presse

 PAR  ET 

Douze personnes, dont des journalistes de Mediapart et de France Inter, sont jugées à partir de lundi pour diffamation à la suite d’une plainte de Denis Baupin. Mediapart a pu consulter le rapport d’enquête préliminaire, dans lequel de nouveaux témoignages apparaissent, dont celui de Cécile Duflot.

 

Il n’y aura pas de procès de Denis Baupin. Mais il y a un procès des femmes qui ont raconté à Mediapart et à France Inter ce qu'elles ont vécu avec l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale. Il aura lieu devant la XVIIe chambre correctionnelle de Paris, au cours de quatre journées d’audience, du lundi 4 février au vendredi 8 février.

L’ex-député écologiste Denis Baupin a en effet déposé plainte contre X en diffamation à la suite de la révélation par Mediapart et France Inter du récit de huit femmes évoquant des violences sexuelles (harcèlement ou agression sexuelle) – quatre à visage découvert, quatre sous le couvert de l’anonymat – le 9 mai 2016.

Dans les jours qui ont suivi, d’autres femmes se sont manifestées auprès de nous, conduisant à la publication le 30 mai 2016 de cinq nouveaux récits de femmes, là encore pour des faits qu’elles qualifient alors de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle – deux le font sous leur nom, trois anonymement.

Un dernier témoignage, celui de l’ancienne conseillère de Bertrand Delanoë Véronique Haché, publié en septembre 2016, n’a pas été attaqué par Denis Baupin.

Au total, quatorze femmes, sous leur nom ou anonymement, ont raconté à Mediapart et France Inter avoir souffert, à des degrés divers, dans des contextes différents, et sur une longue période, du comportement de l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale, figure des Verts français.

Mais ce sont douze prévenu.e.s qui seront jugé.e.s à compter de lundi : les deux journalistes auteurs de l’enquête, leurs directeurs de publication respectifs, six femmes ayant témoigné sous leur nom – l’économiste Sandrine Rousseau, l’élue écologiste du Mans Elen Debost, l’ancienne députée Isabelle Attard, la conseillère régionale EELV Annie Lahmer, la haute fonctionnaire à la retraite Geneviève Zdrojewski, l’ex-militante écologiste Laurence Mermet –, ainsi que deux hommes ayant confirmé plusieurs récits, l’ex-attaché parlementaire Frédric Toutain et l’ancien Vert Jean-Claude Biau.

Denis Baupin, lui, a fait savoir par l’intermédiaire de son avocat Emmanuel Pierrat qu’il ne comptait pas assister au procès. « Denis Baupin ne viendra pas au procès parce qu'il n'y est pas tenu, et que ce n'est pas son procès. C'est le procès de Mediapart et de France Inter », a expliqué le conseil, interrogé par Mediapart.

« Mon client a été injustement accusé d'agressions sexuelles et de harcèlement sexuel, poursuit Emmanuel Pierrat. Denis Baupin n'a pas été placé en garde à vue, n'a pas été mis en examen, n'a pas été renvoyé devant le tribunal. Le classement sans suite [de l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris – ndlr] n'a pas rétabli pleinement son innocence. Le sens de ce procès, c'est de dénoncer le lynchage médiatique honteux dont Denis Baupin a été victime. »

Denis Baupin, en 2012. © ReutersDenis Baupin, en 2012. © Reuters
En mars 2017, le député (EELV) avait obtenu un classement sans suite pour cause de prescription des faits.« À l’issue de l’ensemble des investigations, il apparaît que les faits dénoncés, aux termes de déclarations mesurées, constantes et corroborées par des témoignages, sont pour certains d’entre eux susceptibles d’être qualifiés pénalement. Ils sont cependant prescrits, expliquait alors le procureur de Paris dans un communiqué. Cette procédure fait donc l’objet, ce jour, d’un classement sans suite pour prescription. » Pour les faits concernés, la prescription est acquise après trois ans (le récent changement de la loi qui a étendu les délais ne pouvait pas s’appliquer à cette procédure).

Le parquet indiquait également que les femmes ayant témoigné « ont pu, pour plusieurs d’entre elles, exposer le désarroi dans lequel elles s’étaient trouvées face au comportement d’un cadre du parti politique auxquelles elles appartenaient, expliquant ainsi la tardiveté de leurs dénonciations ».

Cette décision venait clôturer l’enquête préliminaire de plusieurs mois, ouverte pour de possibles faits d’« agressions sexuelles, harcèlement sexuel et appels téléphoniques malveillants », au lendemain de nos premières révélations en mai 2016. Elle avait été confiée aux policiers de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP).

Pendant plusieurs mois, les enquêteurs ont entendu plaignantes et témoins, et auditionné Denis Baupin, avant de synthétiser leurs investigations dans un épais dossier de plusieurs centaines de pages dont Mediapart a pu prendre connaissance, et qui sera évoqué lors du procès à venir.

Devant les policiers, les femmes ayant accepté de se livrer à Mediapart et à France Inter ont réitéré leurs propos. C’est le cas des sept femmes qui avaient parlé à visage découvert, dont quatre ont ensuite décidé de porter plainte (Sandrine Rousseau pour agression sexuelle, Elen Debost et Isabelle Attard pour harcèlement sexuel, Véronique Haché pour tentative d’agression sexuelle), et de certaines qui avaient été citées sous le couvert de l’anonymat.

Il s’agit de Margaux Leduc, ancienne militante du collectif de mal-logés Jeudi noir, qui a accusé Denis Baupin de lui avoir répété à plusieurs reprises qu’il faudrait être « gentille »si elle voulait de l’aide (citée ici), et d’Alexandra L., qui a raconté avoir reçu plusieurs SMS alors qu’elle était collaboratrice du groupe EELV à l’Assemblée nationale, tout en récusant le qualificatif de « victime » (citée ici).

Ont également été auditionnées, à leur demande, Delphine Bonnet, militante EELV qui assure que Denis Baupin lui a touché le sein en public en la saluant sous les yeux de son compagnon (citée ici en tant que « Y ») ; de Christine D., qui l’accuse de lui avoir fait du pied lors d'un dîner, avant de se jeter sur elle dans un bureau où il l’avait attirée sous un prétexte fallacieux (citée ici en tant que « X ») ; et de Nadine Brion, qui travaillait à Radio France et nous avait confié son récit dans notre article du 30 mai 2016 (« Z »).

Selon nos informations, deux autres femmes ont expliqué aux policiers avoir été victimes de Denis Baupin. Dont Cécile Duflot, ancienne secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts, qui avait été mise en cause après nos révélations pour n’avoir pas agi en interne de son parti.

Auditionnée le 27 mai 2016, l’ex-ministre du logement a expliqué que Denis Baupin avait essayé d’entrer dans sa chambre d’hôtel, un soir de 2008, lors d’un congrès mondial des partis écologistes à São Paulo (Brésil). Il lui aurait caressé le cou et aurait mis le pied dans la porte pour l’empêcher de la refermer. Elle aurait été obligée de lui mettre un coup de pied dans le tibia et de le repousser à deux mains pour refermer la porte de sa chambre. « J’ai eu très peur », a-t-elle dit aux policiers, selon le PV d’audition que Mediapart a pu consulter.

« Suite à cet événement, j’ai tout fait pour l’éviter », rapporte encore Cécile Duflot, qui dit n’en avoir parlé qu’à une poignée de très proches. Ce n’est que quelques années plus tard qu’elle affirme avoir entendu la députée Isabelle Attard se plaindre des SMS qu’elle recevait, puis l’ancienne porte-parole d’EELV Sandrine Rousseau raconter avoir subi une agression sexuelle.

Interrogée par les enquêteurs sur les raisons de son silence, Cécile Duflot répond, sur son cas personnel : « Je ne pensais pas que cela pouvait faire l’objet d’une plainte et vu que je n’en ai presque pas parlé, on ne m’a pas dit que je pouvais déposer plainte. » Puis, plus généralement : « À l’époque, je craignais aussi que la mise au grand jour de ces faits fasse l’objet d’une exploitation politique. »

https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/notre-dossier-laffaire-baupin

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article