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MONTPELLIER MÉTROPOLE ÉCOLOGIE

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MONTPELLIER MÉTROPOLE ÉCOLOGIE

Contre l'invisibilité nationale

Contre l'invisibilité nationale

Contre l'invisibilité nationale

MEDIAPART

28 JUILLET 2016 | PAR ANTOINE PERRAUD

Montrer ou ne pas montrer ? Telle serait la question, à propos des terroristes, qu'une partie de la presse entend maintenant rejeter dans l'anonymat. Ne jamais manquer l'occasion de manquer une occasion ! C'est avec de bons sentiments sidérés qu'on bricole une tartufferie nationale, qui passe à côté de l'essentiel : comment montrer…

La confusion et l’absurdité sautaient à l’ouïe sur France Inter, ce jeudi matin 28 juillet 2016. Selon les informations de la chaîne publique, « un terroriste » de Saint-Étienne-du-Rouvray avait été libéré par « un juge antiterroriste ». Dans le premier cas, « un » vouait l’innommable aux gémonies en le privant de citation. Dans le second cas, le pronom indéfini préservait l’anonymat, selon l’expression consacrée, d’un fonctionnaire de la République. Dans la même phrase, le journalisme jonglait donc avec un masque de fer et un écran protecteur. Une telle mascarade de la désignation témoigne du chaos mental qu’instaure le tohu-bohu terroriste, qui sème la mort et le trouble.

Une partie de la presse française, dans un exercice de self amputation à l’ère des selfies, a décidé de ne plus montrer ni nommer les terroristes, tâchant souvent maladroitement de justifier son autocensure. Comme si les médias étaient là pour « garantir le regard »(définition du mot œillère !). Comme si leur rôle était de se poser en gardiens des images mentales, geôliers des pulsions, custodes de l’inconscient collectif.

Le journalisme sombre dès qu’il part en mission, dès qu’il troque sa fonction pour une autre : justicier naguère (affaires Alègre ou d'Outreau…) ; moraliste prohibiteur aujourd’hui.

Or le journalisme ne devrait jamais connaître qu’une loi : faire face, avec distance. En consentant peut-être des exceptions, eu égard aux commentateurs sportifs, par exemple, qui ne peuvent s’empêcher de brailler pour encourager « nos » joueurs. En cas de drame, un tel manque de sang-froid dans l’observation des choses devient catastrophique. Pour la BBC, qui tint bon contre vents et marées pendant le conflit des Malouines (1982) en prononçant « les troupes britanniques » plutôt que « nos soldats », combien d’hystéries nationalistes et patriotardes sous couvert d’un civisme de bon aloi !

Tout glisse, dérape et s’emballe au nom de la responsabilité. Le mot signifie devoir répondre de ses actes. Or le journalisme n’a pas à répondre des actes des autres, mais à s’en faire le passeur (et non le miroir), en les contextualisant, ou en les décryptant si nécessaire. Le contraire du garde-barrière qui s’écrie soudain : « On ferme ! » Voilà pourtant ce qu’il est en train de devenir dans trop de télévisions, de radios, ou de journaux, sous la pression des événements.

Outre l’aspect grotesque d’une décision sémantiquement et sémiologiquement contradictoire, qui impose dans la panique une nouvelle grammaire de l’anonymat au risque de provoquer un méli-mélo langagier comme sur France Inter ce jeudi matin, un tel refus de citer et de montrer joue avec le feu. Ou plutôt avec des retours de flamme possibles.

Un tel aveuglement collectif, décidé d’en haut, s’avère d’abord sociologiquement provocateur. N'est-ce pas renvoyer davantage à son invisibilité un pan entier de la société, avec une violence symbolique décuplée parce que nationale, donc à même de favoriser des phénomènes d’identification au prétexte de les empêcher ?

Au lendemain des attentats de janvier 2015, la philosophe Marie-José Mondzain déclarait à Mediapart : « Il faut demander des comptes à une grande partie des médias sur leur gestion de l’invisibilité ou même de l’effacement d’une jeunesse en déshérence, en désarroi, sans avenir, sans racines, ni culture, ni langue, ni mémoire : une jeunesse qui n’a jamais eu qu’une place réservée à la Star Academy ou dans certains sports, pour accéder à la visibilité et à l'illusion d'une intégration. (...) Dans toute l’histoire – coloniale puis de l’immigration –, de tels visages ont été des visages de clandestins. Ils voyagent en se cachant. Ils ne sont découverts que morts. Ils ont été frappés par un continuel non-droit à l’image. »

Et voilà que des médias soudain déontologues décrètent aujourd’hui une politique de la terre brûlée iconique. Fini les images : terminé ! Nous aurons été sevrés en une journée, après avoir subi des cataractes voyeuristes de clichés et de vidéos versant parfois, sans vergogne, dans le bain lacrymal comme dans la pornographie de la violence. Ou alors s’acharnant sur les visages des tueurs avec une frénésie coupable.

Marie-José Mondzain toujours : « Sont épinglées des personnes qui ont passé leur vie à se masquer et à voiler leurs femmes, qui ont donc de véritables stratégies d’invisibilité, de clandestinité, comme s’il fallait redoubler la disparition dont ils furent d’abord victimes, de par leur propre effacement initial dans la société française. (...) Et tout cela s’inverse quarante-huit heures durant à la télévision : survalorisation effarante de la médiatisation par l’image. J’y vois le contrepoint direct des décapitations, des horreurs et des tortures balancées sur YouTube par Daech : puisque nous vivons dans l’image, en voici ! Le clandestin maintenu dans l’invisibilité devient alors le deus ex machina du spectaculaire et de la mise en scène. Et il nous renvoie nos idoles, en un effet miroir. »

Au lieu de faire face à leur responsabilité, c’est-à-dire au lieu de réfléchir – pour l’infléchir – à leur système de représentation, les médias dominants s’exonèrent en nous débranchant : la maldonne réglée par l’assèchement, l’erreur qui devient privation, l’obligation de faire face transformée en irresponsabilité collective assumée ! « La ressource iconique de l’Autre est coupée », pourrait-on dire en paraphrasant la formule de Paul Reynaud, le 28 mai 1940, au moment de perdre la guerre : « La route du fer est définitivement coupée. »

Aujourd’hui la France pratique l’art de ne rien régler, de tout relancer a contrario, au point d’offrir des arguments à ceux qui cherchent des « excuses sociologiques » aux déviations terroristes – elles seraient causées en partie par un mépris symbolique de fer : l’annihilation rendrait nihiliste, la néantisation pousserait en retour à réduire à néant. Si l'hypothèse est fausse, tout semble entrepris pour lui donner corps avec cet effacement prescrit pour proscrire…

D’autant qu’au cœur de la religion musulmane, dont prétendent se réclamer les tueurs, gît le refus de l’image. « Une maison qui en possède ne sera jamais visitée par les anges », affirmait ainsi le Prophète. Une exclusion de l’image figurative par un pouvoir profane n’est donc pas sans risquer de provoquer d’étranges piqûres de rappel. Rien n’est donc plus délicat que de s’ériger, de la part de la presse, en autorité iconoclaste imposant sa réponse, un rien mimétique, au refus des caricatures de Mahomet ou à la destruction des Bouddhas de Bâmiyân !

Par-dessus le marché, pensons au paradoxe impensé ainsi créé dans le branle-bas : n’est-ce pas porter trop haut les auteurs d’attentats que d’en bannir la figuration et d’étendre ainsi à leur petite personne l’interdit pesant sur la représentation de Dieu ? Sous prétexte de les rabaisser, de les faire tomber dans l’anonymat le plus complet, ne leur offre-t-on pas alors une occasion en or ; celle de proférer, à l’instar de Marcel Jouhandeau jadis : « Dieu est grand, moi aussi ! » ?…

La presse française a perdu ainsi une bonne occasion de réfléchir et d’agir en conséquence, plutôt que d’agir inconséquemment pour tenter ensuite de théoriser sa bourde dictée par le poids de l’idéologie dominante du moment. Si la première victime de la guerre, c’est la vérité, alors la première victime (mentale) du terrorisme, c’est le journalisme…

À lire, sous l'onglet « Prolonger », comment Le Monde, non sans embarras, précise sa position prohibitive...

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